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Extrait du chapitre "L' Aude"

 

A QUEL MOMENT ce lieu d’exil m’est apparu être un paradis ? Il y avait ce village, la côte que, finalement, je montais malgré le regard des escargots. Il y avait cette maison, dans laquelle je connus ces amours magiques, pleines de souvenirs de ma belle à la fenêtre. La maison ressemblait  à  un  bateau  d’il  y  a  cent  ans.  Je  me  régalais  de  sa  petite taille, de ses membrures usées*, de ses courbes tout en douceur, des bois rongés par les vers, de la chaux simple dont Claudine avait ma-quillé quelques murs faute d’argent, des ferrures anciennes décalées. C’était une maison que les maîtres laissaient aux vendangeurs. Les maîtres nouveaux déguisés en juges, lui avaient laissé. Un oubli sans doute. Cette maison avec sa coque pas trop étanche m’a sauvé. On faisait eau, lors des violents orages. C’étaient des paradis gi-gognes  :  la  maison  dans  le  village,  le  village  dans  la  garrigue,  lagarrigue sur la mer, la mer sur laquelle flottait, se moquant d’Archimède, le Canigou blanc. Pour aller chercher le moindre cubi de rosé acide, un paquet de tabac, de moins en moins accessible au fur et à mesure que les taxes augmentaient, il fallait prendre la voiture qui, àgrand bruit de pot crevé, accomplissait son rôle. Jusqu’à la sortie duvillage, cela allait encore, mais une fois dépassée l’ancienne mairie,une fois en haut de la côte, je LA voyais. Jamais pareille à elle même,elle m’explosait à la conscience. Parfois, lorsque la tramontane se formait, sous l’effet de la dépression sur Gènes, et faute de ne pouvoir passer les Pyrénées, virant de bord sous l’effet de Coriolis1, et, dans le sens inverse des aiguilles de nos montres, elle rabotait les épines rousses, arrachant les vagues à l’âme, et on voyait alors, et en même temps,  Sète  et  le  Cap Creus,  sur  plus  de  cent  quatre  vingt  degrés d’horizon, dans la sauvagerie bleue, la beauté extrême de l’Aude. Ce coin de planète est poncé par le vent. Le vent qui m’a fait me redresser  et  dénoncer.  Le  vent  qui  ne  m’a  même  pas  fait  sombrer. Ce vent qui rend ce pays sauvage heureusement invivable et merveilleux. Je  peindrai  les  nuages  sur  la  toile.  Toute  la  collection  des  catalogues d’hiver était là en même temps ; en même temps, cinq étages de ces nuages. Puis, en une heure, tout avait changé. Je ne suis pas mort cette année là, mais je n’étais non plus capable de rien entre-prendre.